Cela fait exactement plus de 120 ans aujourd'hui que s'est déroulée cette mémorable première grande étape de la course automobile Paris-Madrid. Eh oui, en ce début du XXe siècle, l’automobile qui n’est déjà plus dans ses balbutiements, prend place sur nos routes au côté des véhicules hippomobiles et autres cycles. Dans les villes elle le dispute déjà aux attelages des classiques voitures à chevaux …
Bien sûr, en campagne, elles se font encore très très rares et quand l’une d’elles s’aventure sur les routes poudreuses, venant à passer au cœur d’un de nos villages si tranquilles, elle fait sortir le monde des maisons. C’est pire encore, s’il vient à s’arrêter, sur la place centrale du bourg, une de ces monumentales et pétaradantes machines ; une nuée de gamins criards a tôt fait d’encercler cette stupéfiante et déjà très adulée automobile…
Alors, ce Dimanche 24 Mai 1903 quand, à 3H46 du matin, le commissaire principal de course donne le top départ, depuis Versailles, à la première des 274 voitures engagées, la de Dietrich de 45CV du pétulant pilote anglais, Charles Jarrott, c’est au milieu d’un foule particulièrement dense, sur les premiers 50 kilomètres, qu’elle doit tracer sa route suivie de, minute en minute, des concurrents qui s’élancent, tour à tour, dans la grande aventure !
ui, il s’agit bien d’une grande aventure car L’A.C.F.* s’étant rapproché du R.A.C.E.* ont organisé cette grande course automobiles dont les concurrents auront à parcourir dans un train d’enfer, sur des routes innommables, les 1400 kilomètres qui séparent Paris de Madrid…
Ce n’est pas une première car ce genre d’expédition ou de « racing » a déjà ses références somptueuses comme par exemple « Paris-Vienne » couru l’année précédente et où Marcel Renault, sur sa 16 CV, avait soutenu la moyenne effarante, à l’époque, sur un tel parcours, de 62,5 km/h. l’Arlberg avait alors, démontré que l’avenir, en matière d’automobiles, se situait déjà dans la perspective de réalisation de véhicules légers et fiables, faisant dire aux spécialistes du moment qu’au niveau technique, la force brutale n'est pas tout, le véritable progrès, c'est de construire léger mais solide !...
Ainsi, cette nouvelle épreuve reliant les capitales Française et Espagnole, eut un retentissement considérable sur les foules qui se massèrent aux abords de ce parcours prestigieux se déroulant sur un réseau routier de qualité très médiocre surtout au niveau du revêtement. Les routes n’étaient pas encore asphaltées à cette époque.
C’est dans des summums de nuages de poussière, au milieu d’une foule inconsciente du danger que s’aventurèrent les 274 bolides inscrits au départ de cette course aussi spectaculaire que périlleuse dont on aura à se souvenir encore, longtemps après…
Car hélas, jamais, de mémoire d’homme, on n’avait enregistré autant d’accidents que ceux qui ont emmaillé ce périple audacieux, au cours d’une seule et même journée, et c’est plus particulièrement dans notre région du Poitou-Charentes, à un peu plus de la mi-parcours entre Paris et Bordeaux, qu’ont eu lieu les plus dramatiques de ces accidents …
Mais revenons au départ où l’on dénombre 4 catégories d’engins motorisé ainsi classés
-Les voitures proprement dites dont le poids à vide varie de 650 à 1000 kg
-Les voitures légères dont le poids à vide se situe entre 400 et 650 kg
Les voiturettes dont le poids à vide se situe entre 250 et 400 Kg
-Les motocyclettes dont le poids maxi à vide n’excède pas les 50 Kg
Il faut encore signaler que des moteurs équipant ces engins fonctionnent à l’essence de pétrole mis à part la voiture à vapeur Garnder-Serpolet.
Si la cylindrée exacte de ces bolides n’est pas révélée, on sait que leurs moteurs à régime lent (de 1200 à 1600 tr/mn au maxi) mono, bi ou quatre cylindres, (cela va jusqu’à huit cylindres), leur procurent une puissance qui varie de 15CV à 100CV suivant les modèles dont, plus de la moitié de ce prestigieux plateau, est apte à dépasser le 100 km/h en palier !...
Les châssis, pour la plupart, sont en tôle emboutie mais il en demeure encore quelques uns en bois, les roues sont presque toutes, équipées de pneumatiques mais il y en a encore à bandages et, sur les essieux rigides, les roulements à billes ont tendance à se généraliser.
Le poste de pilotage est plutôt haut perché, en plein air, à un ou deux baquets suivant le nombre de passagers : chauffeur seul ou accompagné de son mécanicien … tel est globalement le topo, s’agissant des voitures et de leurs équipages.
Reste à préciser qu’à cette époque, les routes n’ont pas de revêtement bitumé, il s’agit le plus souvent de chemins poudreux, et caillouteux où ornières et « nids de poules » pullulent. Par contre, toutes les traversées des localités se trouvant sur le trajet sont temporairement fermées à toutes autres circulations et donc surveillées par de nombreux agents de l’ordre ou commissaires de course, mais la foule qui s’est massée en de nombreux endroits du parcours, ne se montre pas forcément disciplinée au passage de ces « torpilles roulantes » dont leurs augustes meneurs ont bien souvent du mal à maîtriser la trajectoire, sur ces voies primitives d’où ils soulèvent des nuages de poussières aveuglants, les contraignant par instants, à n’avoir comme repères, que l’alignement de la cime des arbres pour rester en piste…
De telles conditions contribuent hélas à l’hécatombe et ça ne tarde pas … C’est d’abord à Ablis qu’une femme renversée par un des concurrents meurt sur le coup. A Bonneval, à 105 kms du départ, au passage à niveau une Woosley fait une embardée et s’embrase, son mécanicien périt dans l’accident …
Mais, au-delà du spectaculaire, hélas, c’est dans notre région de Charente-Poitevine que se produisent les drames les plus terrifiants …
Ce Dimanche matin, il faisait déjà doux aux aurores. A la « Petite Babeaudière », Ernest Poinfhou et son petit René, après avoir pansé les bêtes, avaient attelé la « Charlotte » à leur grand char à banc ; lancé au petit trot, ils rejoignaient le village de Malfoie. Armand Godet, son beau-frère Félix Mathurin, Gustave le frère cadet de Félix accompagnés de ses bessons Emile et Victor, les attendaient sur la place. Tous grimpèrent à l’arrière de la charrette et fouette cocher, tout ce beau monde se dirigeait maintenant vers Payré.
La jument ardennaise était bien à la peine avec tout ce chargement et c’est au pas qu’elle régla son allure. Ils arrivèrent dans le bourg quand sonnait l’heure de la première messe. Eux, s’engouffrèrent dans la grande salle du café Turquois où il y avait déjà grand battage de langues… à chaque table, la grande course animait les conversations.
Une heure plus tard ils arrivaient au lieudit « Les Minières » et ils n’étaient pas les seuls à s’être rangé dans les champs et les prés bordant la grande route…
Il est 9 H du matin, deux concurrents sont déjà passés dans un roulement de tonnerre.
- « O l’est t’in seurhtain Louis Renault tch’a passaye en peurmier - explique un des badauds voisins - le filait ben teurtou à du 125 dans le dyrecksion de Couhé !
- Fi d’garce, s’exclama Félix, o l’est’ine vitaesse effroyab’ !
- Entendez-zou donc en vl’a enro’ine t’ch’arrive - s’écria Ernest…»
Un bolide se présentait dans la courbe en amont …
Ohhhh Misaèrrh !
Une clameur s’élève des rangées des spectateurs. La voiture vient de faire une terrible embardée et s’est déportée à l’extérieur du virage puis, brusquement soulevée du sol, elle tournoie comme feuille morte avant de retomber dans le fossé, le nez tourné en sens inverse de sa marche.
Sous les regards horrifiés de l’assemblée des spectateurs, les deux occupants de l’auto ont été éjectés et gisent sur l’herbe du talus, à quelques mètres de l’épave disloquée par l’arbre qu’elle a heurté dans sa course folle.
Il s’agit de la « 63 », une voiture légère de 40CV, pilotée par Marcel Renault, assisté de son mécanicien Vauthier. Les deux autos qui se trouvaient dans le sillage de la Renault accidentée s’arrêtent aussitôt et leurs occupants se précipitent au secours des victimes étendues au sol, déjà entourées par une nuée spectateurs. Le responsable de la sécurité du secteur a bien du mal à repousser la horde des curieux. Finalement un docteur se présente, le mécanicien est moins gravement touché que le pilote et les deux blessés sont aussitôt évacués vers des lieux plus paisibles à l’écart des foules …
Et ce ne fut pas le seul drame car cette journée du 24 Mai, cette terrible course automobile a endeuillé bien d’autres familles …
Toujours, dans notre région, à trois kilomètres de la sortie d’Angoulême c’est Tourand sur « Brouhot » qui, lancée à trop vive allure décolle d'un pont et percute un groupe de personnes, provoquant la mort du mécanicien, mais aussi de trois spectateurs, deux soldats et un enfant.
Un autre accident s'est produit près de Montguyon à la Combe-du-Loup, cette fois c’est Stead, le conducteur de la de Dietrich N° 18, qui entre en collision avec la Mors N° 96 de Jacques Salleron. M Stead est mortellement blessé tandis que son mécanicien s’en sort avec des blessures moins graves.








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