Il est de bon ton de trouver les gens formidables quand ils sont morts et de ne surtout pas leur dire de leur vivant. Avec Pierre, pas de ça, parce que lui vous montrait directement ce qu'il aimait en vous, et ce qu'il n'aimait pas, il vous le disait et puis n'en reparlait plus. C'était un gars grand et simple, avec qui j'ai passé de sacrées soirées de picole, finies au petit matin sans qu'aucun de nous n'ait à regretter quoi que ce soit.
Pierre assumait tout. Avec moi, il ne s'est jamais montré autrement que fier.
Ses chansons, bien sûr, ses chansons. Je n'en ai rien à foutre de ses chansons. Et je le connaissais assez pour dire que lui non plus, au fond. Ah, le Pierrot, avec 5 ou 6 Tequila frappées dans le caisson, il vous disait tout le mal qu'il pensait de tout ça, de ce cirque, de l'usure qui vous consume quand on joue ce jeu. D'ailleurs, avant de chanter, il ne buvait pas. Et vice versa.
Enfin, je ne sais plus trop. Toujours est-il que sa passion, en dehors des courses en voiture à pédale dans les rues de Calais à 3h du matin, sa passion c'était la musique, ça je ne dis pas. La musique, pas les chansons, en tout cas pas forcément les siennes. C'est pourtant à peu près tout ce qu'il laissera, vous verrez, pour les gens qui ne l'ont pas connu. C'est comme ça.
Je me souviens, un soir, c'était en hiver, il faisait un froid à ne pas mettre un gosse en slip dehors, on s'était réchauffés dans le recoin d'un pub, avec de la liqueur et des bières et quelques martinis, ça allait mieux, on parlait avec l'aisance des gens de bien, on se laissait aller à des confidences indues.
On se disait qu'on s'appréciait. Il y avait Pierre, une ou deux femmes dont j'ai perdu le souvenir et puis un autre ami, Jean-Pierre. La musique était très forte, et Pierre me hurlait des choses très intimes, c'était bizarre, ce contraste. Il était amer, il avait l'élocution bancale, il avait les yeux qui mouillent. Je ne devais pas être mieux, surtout que je digère assez mal les martinis. Plusieurs des choses qu'il m'a dites, ce soir là, resteront gravées à jamais dans ma mémoire. Parmi celles que je peux répéter ici, il y a ceci : Pierre m'a dit "Tu sais, j'ai la nausée parce que rien ne va rester de moi.
Je m'en fous, parce que c'est assez vain, je suis un pauvre mec comme les autres. Mais un jour, quand je vais crever, comme toi, comme tout le monde, on va me pleurer un peu, dans mon entourage et pour les autres on va parler un peu. Un peu, et, je le sais, un peu n'importe comment. On va s'emparer de mon nom, on va me prêter des mots et des vécus qui ne m'appartiendront pas, et certains ne retiendront que ça.
Autant dire que si j'ai travaillé à créer quelque chose, il n'en restera rien, face à ce que créera le bruit de la rue et les fouilleurs de poubelle. Il ne restera rien, tu vois. Je devrais m'en accommoder mais là où j'en suis, maintenant qu'on me donne un nom dans l'esprit des gens, ça m'emmerde. Mais c'est juste un peu de narcissisme mal placé.
Je sais bien que ça disparaîtra avec moi."
Après, il s'est resservi un schnaps et puis, comme je ne trouvais rien à répondre, il m'a demandé si je ne voulais pas que quelqu'un m'accompagne jusqu'aux toilettes, parce que j'avais mauvaise mine.
Prévenant, le Pierrot. Il était comme ça.
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