À ses débuts, l’automobile n’est perçue que comme une machine apte à véhiculer hommes et marchandises en s’affranchissant de la traction animale et pouvant emprunter à peu près n’importe quelle voie existante – on se souvient de la grande hauteur sur roues des pionnières, telle l’emblématique Ford T élue voiture du xxe siècle.
Elle est plus autonome qu’un attelage à traction animale et permet de voyager avec son carburant. Les infrastructures de ravitaillement des véhicules en bordure de l’espace public ne se généraliseront en effet que vers les années 1920. Elle est aussi plus autonome que le chemin de fer, né quelques décennies auparavant, et tributaire de ses ancrages au sol.
Cette machine est assez semblable à ses sœurs sédentaires installées dans les manufactures de l’époque industrielle naissante, les machines-outils. Elle en a les attributs : rouages surdimensionnés, courroies, chaînes, odeurs tenaces d’huile, de graisse rouge et de pétrole, grands leviers exigeant une force peu commune réservée au monde masculin. L’automobile hésita à ses débuts entre différentes techniques et diverses sources d’énergie : machine à vapeur (bois et charbon), moteur à explosion (pétrole), moteur électrique.
Elle rappelle aussi par certains aspects de son fonctionnement la machine à tisser inventée par Jacquard, les projecteurs et caméras du cinéma naissant : le fil, le film, la courroie et la chaîne transmettant le mouvement chacun à sa façon. Est-ce pur hasard si à Lyon, patrie de Jacquard et des frères Lumière, ont coexisté dans le quartier de Montplaisir les Usines du Cinématographe Lumière et les Usines Automobiles Berliet, à une lieue à peine des ateliers de tissage de la Croix-Rousse ?
De même, notons la proximité des Usines Renault et des studios de Boulogne-Billancourt. Nous étions dans le monde du cambouis, nous basculons depuis peu irréversiblement dans le monde du circuit, dans l’implacable logique froide, silencieuse et inodore de l’électronique. Le chauffeur-mécanicien athlétique de l’automobile naissante, ce « merveilleux fou roulant dans sa drôle de machine », a fait place au conducteur de la modernité, sybarite paresseux, totalement assisté et dépendant de l’électronique embarquée.
Rappelons-nous les premiers films muets. Cinéma et Automobile ont été les enfants chéris du xxe siècle. Le cinéma a tout de suite été fasciné par le côté burlesque de la machine roulante, cahotante, d’humeur fantasque, animée d’un mouvement tout aussi saccadé que celui des premières caméras.
Un nouveau couple homme/auto se forme, avatar du couple millénaire homme/cheval. Semblable à l’équidé, l’auto est perçue au début de son histoire comme imprévisible et caractérielle.
Le Cameraman, Buster Keaton, USA 1923. met en scène une auto qui s’éparpille en mille morceaux après le franchissement un peu brusque d’un obstacle ou qui percute un arbre lorsque son conducteur, jeune galant motorisé, veut doubler une automobiliste.
Les hommes qui ont conçu et maîtrisé ces premiers bolides avaient cette intelligence bien singulière en honneur dans la Grèce antique, la metis, l’intelligence d’Icare, architecte du labyrinthe et créateur du mythe de la machine volante. Plus près de nous, l’épopée automobile a favorisé l’émergence de ce type d’homme. Amédée Gordini, qui a beaucoup travaillé à l’amélioration des Renault de compétition, en est le prototype parfait. Ces hommes de l’art, souvent humbles et taciturnes, intuitifs de génie, ceux que le langage populaire a qualifié de magiciens ou de sorciers, nous démontrent bien que l’auto est tout autre chose qu’une simple machine.
On ne peut la comparer à un réfrigérateur, un aspirateur ou même un ordinateur. Elle est charnellement vécue. « Je suis l’automobile » .
Je suis l’auto mobile, ajouterais-je : « Je suis mon automobile »? Au tournant des années 1930, les carrosseries automobiles s’affranchissent du modèle hippomobile, les « caisses carrées » chères aux collectionneurs actuels d’automobiles anciennes. Certes, des précurseurs avaient ouvert la voie de la nouveauté, mais, étant trop en avance sur leur temps, ils n’avaient pas été suivis. Mentionnons la Jamais Contente électrique de 1899, véritable torpille en partinium sur roues, l’Alfa Roméo du comte Ricoti, profilée par Castagna en 1914, ancêtre du monospace, et l’Hanomag carénée de 1923.
Source : cairn.info/revue-les-cahiers-de-mediologie-












































