L’histoire commence avec une demande qui, sur le papier, n’a rien d’extraordinaire.
Sur le forum des VW anciennes, un propriétaire de Coccinelle découvre une attaque de rouille dans le coin inférieur de son pare-brise. Rien qui ressemble encore à une catastrophe, mais il veut stopper les dégâts.
Il souhaite simplement que le travail soit fait correctement : déposer le pare-brise, aller chercher la corrosion, réparer la tôle et refaire ce qui doit l’être dans les règles de l’art. Il fait donc le tour des carrossiers de son secteur.
Trois professionnels. Trois refus.
Le premier explique que les voitures anciennes sont compliquées parce qu’on sait rarement où le chantier va réellement s’arrêter.
Avec les implications financières que ça induit.
Le second estime que certaines techniques nécessaires à une réparation sérieuse de la corrosion ne sont plus suffisamment maîtrisées.
Le troisième ne s’embarrasse pas de longues explications : il travaille désormais uniquement avec les assurances.
On pourrait hausser les épaules et conclure que les carrossiers ne veulent plus travailler. Ce serait un peu trop facile.
Le problème, c’est ce qu’il y a derrière.
Sur une voiture moderne accidentée, le carrossier travaille dans un environnement relativement balisé. Les pièces sont disponibles, les méthodes de réparation sont documentées et une partie importante du travail est organisée autour de procédures, de temps de main-d’œuvre et de relations avec les experts et les assureurs.
Une ancienne raconte une autre histoire.
Prenez une corrosion apparemment limitée autour d’un pare-brise. Tant que la vitre est en place, elle peut sembler raisonnable. Une fois le joint retiré et la tôle mise à nu, on découvre parfois que la rouille a progressé derrière la peinture et que la partie saine est beaucoup plus petite que prévu.
Il faut alors découper.
Et lorsque l’on découpe, on découvre parfois autre chose.
Une réparation ancienne mal faite, une tôle rapportée, une soudure qui a été recouverte de mastic ou une corrosion qui a simplement été maquillée lors de la précédente restauration.
Ou tout simplement, une zone corrodée bien plus étendue.
Une intervention annoncée comme une petite réparation de quelques heures peut alors devenir un véritable chantier de carrosserie.
Le carrossier n’avait pas nécessairement sous-estimé le travail. Il ne pouvait tout simplement pas voir ce qu’il y avait sous le joint avant la dépose. C’est précisément ce qui rend les anciennes compliquées à chiffrer.
Le propriétaire veut un devis. Le carrossier voudrait voir la tôle.
C’est probablement là que se trouve l’un des plus grands malentendus.
Le propriétaire demande naturellement combien coûtera la réparation.
C’est parfaitement légitime. Il veut savoir si l’opération vaut le coup et s’il ne va pas transformer une voiture à 15.000 euros en naufrage financier.
Le professionnel, lui, aimerait pouvoir répondre avec autre chose qu’une louche, façon « Vintage Mecanic « .
Mais comment établir un prix précis pour une corrosion que l’on n’a pas encore découverte ?
On connaît tous la suite.
Le devis annonce 1.500 euros.
Le chantier commence. Le pare-brise est déposé. La corrosion apparaît. Puis la tôle est découpée et l’on découvre qu’il faut finalement refaire une partie de la baie. La facture va passer à 3 000 ou 4 000 euros.
Le client a l’impression que le carrossier lui a changé les règles en cours de partie. Le carrossier, de son côté, a l’impression qu’on lui reproche d’avoir découvert ce qu’il n’avait aucun moyen de connaître avant de commencer.
Personne n’est forcément de mauvaise foi.
C’est simplement une mauvaise équation commerciale. Et c’est encore pire lorsque la voiture a déjà été restaurée.
Une ancienne de cinquante ans peut avoir changé plusieurs fois de propriétaire et connu plusieurs interventions. Elle peut avoir été repeinte, réparée, soudée, mastiquée puis repeinte encore. Certaines restaurations tiennent admirablement bien. D’autres ont simplement déplacé le problème dans le temps. Le jour où l’on attaque sérieusement la carrosserie, tout cela ressort.
Nous voulons tous le magicien de la tôle
Il faut aussi reconnaître notre propre part de responsabilité.
Le propriétaire d’une ancienne cherche naturellement le meilleur carrossier possible. Il voudrait quelqu’un qui sache travailler la tôle, souder à l’étain, former une pièce qui n’existe plus, réaliser une soudure propre et reproduire une réparation conforme aux techniques de l’époque.
En clair, il cherche un magicien.
Mais il aimerait aussi que ce magicien se trouve à vingt minutes de chez lui, qu’il puisse prendre la voiture le mois prochain et qu’il facture à un tarif qui ne transforme pas la restauration en deuxième crédit immobilier.
C’est là que nous devenons parfois légèrement schizophrènes.
Nous voulons une voiture rare, parfaitement restaurée, avec les bonnes pièces, la bonne peinture et les bons assemblages.
Nous sommes capables de passer trois semaines à chercher le bon carburateur ou la bonne jante d’époque pour économiser 50 euros sur une pièce.
Mais lorsqu’un artisan spécialisé nous annonce plusieurs milliers d’euros pour plusieurs dizaines d’heures de travail, nous commençons à chercher comment faire « un petit quelque chose ».
Le « petit quelque chose » c’est rarement une bonne nouvelle en carrosserie.
Certaines techniques ont presque disparu
Il existe pourtant toujours des professionnels qui savent travailler sur les carrosseries anciennes.
Le problème est qu’ils sont moins nombreux et que leur savoir-faire est difficile à remplacer.
Réparer une carrosserie ancienne ne consiste pas seulement à savoir utiliser un poste à souder. Il faut savoir observer une tôle, comprendre comment elle a été formée, la redresser ou la reformer sans la massacrer, réaliser une réparation durable et parfois reproduire une pièce qui n’est plus fabriquée.
Ces compétences existent encore, mais elles demandent du temps pour être acquises et transmises. Et il faut accepter de les payer à leur juste valeur qui n’est plus celle du carrossier de quartier.
La FFVE considère d’ailleurs la transmission des savoir-faire liés à la restauration des véhicules anciens comme un véritable enjeu patrimonial.
Des formations spécifiques existent aujourd’hui pour les métiers de la carrosserie des véhicules anciens et historiques.
Le problème n’est donc pas que plus personne ne sait travailler la tôle.
Le problème est de savoir où trouver celui qui sait le faire, et qui acceptera de le faire. Et ce n’est pas tout à fait la même chose.
Le carrossier n’est pas forcément le méchant de l’histoire
Il est tentant, lorsqu’un professionnel refuse une ancienne, de lui coller immédiatement l’étiquette du type qui ne veut plus travailler. Mais mettons-nous deux minutes à sa place.
Une réparation moderne peut être rentable parce qu’elle entre dans un processus parfaitement organisé.
Le véhicule arrive après un accident, l’expert établit son rapport, les pièces sont commandées et le carrossier travaille selon une méthode qu’il connaît.
Une ancienne peut immobiliser un pont pendant plusieurs semaines pour un chantier dont l’étendue reste incertaine.
Pendant ce temps, l’atelier ne peut pas forcément facturer ce temps comme il le ferait sur une réparation classique.
Et si le client conteste la facture finale parce que le chantier a doublé de volume, c’est encore le professionnel qui doit gérer le problème.
Il n’est donc pas complètement absurde qu’un carrossier préfère réparer dix ailes de voitures modernes plutôt que de passer trois semaines sur la baie de pare-brise d’une Coccinelle de 1972.
C’est compréhensible. Mais pour le propriétaire de la VW, cela ne règle absolument rien.
Une ancienne se choisira peut-être aussi en fonction de son carrossier
C’est probablement la partie la moins réjouissante de l’histoire.
Nous avons pris l’habitude de choisir une ancienne en regardant son modèle, son moteur, son état, son historique et sa cote. Nous demandons si les pièces sont disponibles, si la mécanique est fiable et si le modèle possède une bonne réputation.
Il faudra peut-être ajouter une autre question : qui pourra la réparer ?
Parce qu’une voiture à 15 000 euros qui demande 10 000 euros de carrosserie n’est pas forcément une bonne affaire. Et une voiture saine qui se trouve à 500 kilomètres d’un atelier spécialisé peut parfois être un achat plus raisonnable qu’une prétendue perle rare découverte au bout de la rue.
On voudrait tous avoir la perle rare à côté de chez nous.
La belle auto, complète, saine, au bon prix, avec un vendeur sympathique et un spécialiste à dix kilomètres pour s’en occuper.
Évidemment.
Dans la vraie vie, il faudra parfois aller chercher la voiture loin, attendre plusieurs mois pour obtenir un rendez-vous et faire transporter la carrosserie chez quelqu’un qui sait réellement ce qu’il fait.
Et surtout, il faudra accepter de payer le travail à son vrai prix.
Parce qu’une ancienne, ce n’est pas seulement une voiture
C’est peut-être finalement le vrai sujet.
Nous parlons beaucoup de la disparition des voitures anciennes, de leur valeur, de leur place dans les villes et de la réglementation qui les concerne. Nous parlons moins de ce qui se passe dans les ateliers.
Pourtant, une automobile de collection ne survit pas uniquement parce que quelqu’un possède ses clés et sa carte grise.
Elle survit parce qu’il reste des gens capables de refaire un moteur, de réparer une boîte, de régler deux carburateurs ou de reformer une aile qui n’est plus disponible.
Et lorsqu’un de ces savoir-faire devient rare, la voiture devient automatiquement plus difficile à conserver. Le jour où votre carrossier vous dira non, ce ne sera peut-être donc pas parce que votre voiture est trop vieille.
Ce sera peut-être simplement parce que le monde autour d’elle a changé.
Et ça, pour une voiture qui a survécu cinquante ans, c’est probablement une perspective beaucoup plus inquiétante que quelques points de rouille.
Source : autocollec.com