Il l’achète plutôt pour découvrir l’Europe. Dès l’été 1975, elle l’embarque vers le sud. La Yougoslavie traversée d’une traite, puis la Grèce, Athènes, le tour complet du Péloponnèse, grande péninsule du sud du pays, devenue géographiquement une île depuis le percement du canal de Corinthe.
L’année suivante, direction un autre sud, le Maroc en passant par l’Espagne, les pistes du Haut-Atlas, toujours sous la chaleur. Le moteur chauffe «dans la montée du col du Tizi n’Tichka», se souvient précisément l’intéressé. Il faut s’arrêter tous les deux kilomètres, attendre qu’il reprenne son souffle. C’est en 1976, l’année qui suit la Grande Marche de Hassan II vers le Sahara occidental.
Le pays est en mouvement, l’Ariane en est l’une des témoins.
La fille de Suez
Emmanuel se plaît à nous raconter l’histoire de sa voiture, la sienne, mais aussi celle qui finit dans les livres de passionnés d’automobile. En 1956, la crise née de la fermeture du canal de Suez par le président égyptien Nasser bloque le trafic pétrolier et provoque une envolée des prix de l’essence en Europe comme aujourd’hui le blocage du détroit d’Ormuz. L’événement signe l’arrêt de mort de la Versailles, grosse berline Simca trop gourmande en essence. La marque crée un nouveau modèle avec la même carrosserie, mais un moteur plus modeste (celui de l’Aronde), qui ne consomme qu’environ 9 litres aux 100 km, soit deux fois moins.
Ainsi naît l’Ariane, surnommé un jour «la fille de Suez» par un magazine automobile. Six places à bord, trois devant, trois derrière, pas de ceintures, un confort de salon. La voiture du baby-boom par excellence, inspirée directement par les modèles américains.
Puis viennent les péripéties de la vie d’Emmanuel. Le service militaire, deux ans d’immobilité forcée en 1978 et 1979. Puis l’expatriation au Niger durant 6 ans (1991-1997) dans le cadre de recherches scientifiques. Des absences qui s’étirent sur des années et qui relèguent l’Ariane au garage. Pour autant, Emmanuel retrouve chaque été sa vieille complice.
Anecdote que l’on n’oublie pas, en 1995, à deux jours de son retour pour le Niger, Emmanuel se fait voler son Ariane rue de Vaugirard à Paris.
Heureusement un tel modèle ne passe pas inaperçu, la voiture est très vite retrouvée indemne à Pontault-Combault, en Seine-et-Marne. Depuis, il débranche la batterie, bloque les pédales, actionne un coupe-circuit... Pour ouvrir le capot, encore faut-il connaître la manette dissimulée dans la calandre : plus personne ne viendra lui dérober.
1997 marque un grand tournant. Emmanuel prend une décision qui fera jaser. Il troque la couleur ivoire d’origine pour le jaune et noir, après des recherches avec le Club Simca France. « Je trouvais la teinte ivoire un peu ennuyeuse », dit-il simplement. Les puristes montent au créneau. Une voiture de collection se doit de porter ses couleurs d’origine, pas question d’y toucher. Emmanuel leur oppose un argument imparable : ces teintes figuraient bel et bien au catalogue Simca, proposées à la commande sur les Versailles. Couleurs d’époque, couleurs légitimes.
« Les puristes nous cassent les pieds », tranche-t-il avec le sourire. L’année suivante, l’Ariane restaurée lui donne raison en remportant un concours d’élégance à Tours.
Voilà pour la grande histoire, celle de la postérité. Reste la petite, la sienne, celle d’un homme et de sa voiture qui vieillissent ensemble depuis un demi-siècle. Emmanuel a aujourd’hui 75 ans, l’Ariane en a 65. Le dimanche, il la sort, la promène dans Paris, parfois pour une traversée de la capitale, parfois pour une simple balade. Les touristes se retournent et photographient, les anciens s’approchent et font de même. «Autrefois, les gens me disaient : “j’en ai eu une”. Puis : “mon père en avait une”. Maintenant c’est : “mon grand-père en avait une”. »
Source : lefigaro.fr - Merci DAVID SARDA pour le suivi de l'info...





