Ses roadsters chics TR3 et TR4 se vendent bien et cher, tout comme les Austin Healey ou Sprite « Frog Eye », mais il devient évident qu’une gamme moins chère permettrait d’élargir la clientèle, en Europe comme ailleurs. Chez Triumph, on élabore donc un projet dit « Bomb » pour concevoir un petit cabriolet relativement accessible, visant une clientèle plus jeune. Pour ne pas avoir à développer un modèle entièrement nouveau qui coûterait trop cher à produire, le constructeur décide de reprendre le châssis séparé (en « X ») de la Herald, une petite berline de sa production, assez mignonne avec ses mini-ailerons arrière. Le designer italien Giovanni Michelotti dessine un cabriolet très bas, avec un long capot et un arrière tronqué très britannique mais avec des lignes modernes et élancées, très italiennes. Cette décapotable reçoit un nom qui ne manque pas d’allure : Spitfire, comme les fameux chasseurs de la RAF, héros de la bataille d’Angleterre. Cet éloquent patronyme destiné à mettre en valeur la mécanique de cette voiture tombe légèrement à plat.
Niché sous un capot qui, comme celui de la Jaguar Type E, s’ouvre de l’arrière vers l’avant (ce qui le rend fragile aux chocs), le quatre-cylindres de 63 ch (1 113 cm3) ne crache pas vraiment le feu. Même s’il est loin de se traîner et produit un son franchement agréable à l’oreille. Ce cabriolet juvénile qui se conduit coude à la portière présente bien. Il fait envie, avec un petit volant qu’on aimerait vite saisir entre ses mains et deux petits compteurs serrés au milieu de la planche de bord peinte de la même couleur que la carrosserie. La première cible commerciale, ce sont les gosses de riches. Et en ces années de naissance du rock, la nouvelle Triumph ne manque pas d’ambassadeurs. Chanteurs et musiciens, au succès éphémère ou pas, se montrent à son bord. La Spitfire entre de plain-pied dans la catégorie des voitures-cultes des sixties. Dans la chanson Nouvelle Vague, Richard Anthony résume l’image d’Epinal qui colle à ces modèles : il décrit des fils à papa se prélassant dans une « p’tite MG » (pas de chance pour Triumph), banane gominée en bataille, convaincus que leur bagnole se révélera un imparable « piège à nanas ». L’épatant roadster des années twist, qui se pose en figure de proue d’une génération un brin arrogante (« Vous aussi, vous seriez insolent si vous vous appeliez Spitfire », proclame la campagne publicitaire en France), veut démocratiser la frime automobile.
Il réclame tout de même un certain doigté. Celui qu’impose la conduite d’une propulsion aux roues arrière ne pesant que 713 kilos et présentant un rapport poids-puissance assez scabreux pour un conducteur inexpérimenté. L’essieu arrière, dérivé de la sage Herald, n’est en effet pas du genre sophistiqué, ce qui le rend assez « joueur », à son corps défendant. En sortie de virage ou sur chaussée humide, il ne faut pas avoir le pied trop lourd, sous peine de partir en tête-à-queue. Progressivement améliorée (même si la fiabilité ne sera jamais son fort, comme la plupart de ses concurrentes telle la MG Midget) et équipée de mécaniques de plus en plus puissantes (les dernières générations seront dotées d’un six-cylindres), la Spitfire sera produite jusqu’en 1980.
Source : Par Jean-Michel Normand - lemonde.fr /



